Peut-on aller dans le rouge en production musicale ?

Peut-on aller dans le rouge en production musicale ?

Il y a des tas de croyances sur le fait d’aller dans le rouge en production musicale. Je ne parle pas de vin, commence pas. Sur internet, on voit vraiment tout et n’importe quoi Ă  ce sujet, que ce soit des recommandations ou carrĂ©ment des interdictions. J’ai dĂ©jĂ  donnĂ© plusieurs fois mon avis lĂ -dessus dans mon contenu, mais je me suis dit qu’y revenir longuement dans ce format d’article serait utile.

Alors, est-ce que tu as le droit d’aller dans le rouge ? Si oui, quand, comment, à quel niveau de la chaüne ? Explication.

Pourquoi aller dans le rouge faisait peur en audio

La musique a vĂ©cu une grande rĂ©volution au dĂ©but des annĂ©es 2000 avec l’arrivĂ©e du numĂ©rique. À notre Ă©chelle, c’est un changement total de paradigme. Avant d’enregistrer des projets sur Pro Tools et de faire des tracks sur Ableton Live ou FL Studio, on enregistrait tout via du hardware, on mixait avec du hardware, et on encodait la musique avec du hardware. C’était une autre Ă©poque, avec des techniques diffĂ©rentes, des compĂ©tences qui se perdent aujourd’hui. Bref, c’était un autre monde.

À cette Ă©poque, toute distorsion, volontaire ou non, appliquĂ©e Ă  un signal Ă©tait dĂ©finitive. Si tu passais trop fort dans la tranche de console, c’était foutu. Si tu mettais trop fort la sortie du compresseur, c’était foutu aussi. Ça induisait une forme de protection quasi maternelle du signal : il fallait le conserver propre quoi qu’il arrive.

Le hardware avait tendance Ă  crĂ©er de la distorsion trĂšs vite. DĂšs qu’on passait un peu fort dans une machine, des harmoniques apparaissaient. Bien sĂ»r, on avait dĂ©jĂ  compris qu’on pouvait en tirer un avantage, mais on en avait surtout peur.

L’hĂ©ritage de l’analogique dans les conseils actuels

Beaucoup d’ingĂ©s, de musiciens et de producteurs de cette Ă©poque sont encore lĂ  aujourd’hui. Ils donnent des conseils, publient du contenu, rĂ©agissent parfois de maniĂšre trĂšs vĂ©hĂ©mente dĂšs qu’on parle de clipping ou de saturation numĂ©rique. Il faut les respecter, Ă©videmment. Mais il faut aussi comprendre le caractĂšre anachronique de certaines affirmations.

Ils sont biaisĂ©s par l’ancien paradigme dans lequel ils ont travaillĂ© pendant des annĂ©es. C’est normal. On n’a pas de raison de leur en vouloir. Sauf qu’aujourd’hui, le monde a changĂ©. Nous, enfants des DAWs et des plug-ins, avons dĂ©veloppĂ© une autre approche de la production musicale.

Le cheat code du numérique en MAO

Aujourd’hui, le caractĂšre “dĂ©finitif” du signal a quasiment disparu. On peut exporter un master en 32 bit float et rĂ©cupĂ©rer un signal clippĂ©. Si on fait saturer trop un plug-in, il suffit souvent de bouger un potard en amont et le problĂšme disparaĂźt. On peut mĂȘme rĂ©parer des prises ratĂ©es avec des outils dĂ©diĂ©s. En gros, on a beaucoup plus de marge pour se planter et corriger ensuite.

Mieux encore : on a aussi redĂ©couvert que faire saturer un plug-in, une piste ou mĂȘme un master pouvait apporter du caractĂšre, de la glue, de la densitĂ© au son. Et on s’en sert dĂ©sormais volontairement pour colorer une production.

Aller dans le rouge peut-il ĂȘtre utile ?

Oui. Le rouge n’est pas automatiquement ton ennemi. En comprenant les diffĂ©rentes Ă©tapes du gain staging, tu peux utiliser la saturation Ă  ton avantage Ă  tous les niveaux de la chaĂźne audio.

Tu peux le faire de maniĂšre interne Ă  la source. Par exemple, essaie de faire clipper la sortie d’un synthĂ© comme Serum et Ă©coute ce que ça produit. Tu peux aussi le faire tout au long de la chaĂźne : tu pousses pour gĂ©nĂ©rer de l’harmonique, tu rebaisse derriĂšre, puis tu repousses ailleurs. En numĂ©rique, on peut rĂ©pĂ©ter ce processus autant de fois qu’on veut pour aller chercher une esthĂ©tique prĂ©cise.

Le vrai sujet, ce n’est pas le rouge, c’est le contrîle

Le problĂšme, ce n’est pas “est-ce que ça dĂ©passe en rouge ?”. Le problĂšme, c’est : est-ce que tu comprends ce que tu es en train de faire ? Si tu clips sans Ă©couter, sans intention, sans comprendre oĂč tu satures et pourquoi, tu travailles au hasard. Et le hasard en mixage donne rarement quelque chose de propre.

À l’inverse, si tu maĂźtrises ton gain staging, ta structure de signal, le comportement de tes plug-ins et la diffĂ©rence entre saturation utile et destruction dĂ©bile, alors le rouge devient simplement un outil de plus dans ton architecture sonore.

Pourquoi il faut arrĂȘter de protĂ©ger le signal Ă  tout prix

En rĂ©alitĂ©, on est loin d’avoir totalement abandonnĂ© l’hĂ©ritage du monde analogique. On utilise mĂȘme plein d’émulations de hardware pour retrouver la distorsion créée par ces machines. Donc oui, il y a une continuitĂ©.

Mais il faut aussi ĂȘtre lucide : certaines habitudes hĂ©ritĂ©es de l’ancien monde doivent ĂȘtre remises Ă  leur place. Notamment cette obsession qui consiste Ă  protĂ©ger le signal Ă  tout prix. En production musicale moderne, ce rĂ©flexe peut te faire passer Ă  cĂŽtĂ© de beaucoup de texture, de densitĂ© et de caractĂšre.

Ça ne veut pas dire qu’il faut faire n’importe quoi. Ça veut dire qu’il faut remplacer la peur par la comprĂ©hension. Le rouge n’est pas un drame. C’est un indicateur. Ensuite, Ă  toi de savoir si ce qu’il produit sert ou non ton morceau.

Ce qu’il faut retenir sur le clipping et le gain staging

Aller dans le rouge n’est pas interdit en MAO. Ce n’est pas non plus une obligation ni un cheat magique. C’est une possibilitĂ© technique et esthĂ©tique. Dans un environnement numĂ©rique, tu as beaucoup plus de libertĂ© qu’avant pour saturer, corriger, compenser et modeler le son.

Donc la bonne question n’est pas “est-ce qu’on a le droit ?” La bonne question, c’est plutĂŽt : Ă  quel endroit, pour quel rĂ©sultat, et avec quel niveau de contrĂŽle ?

Si tu comprends ça, tu arrĂȘtes de subir les dogmes audio. Et tu commences enfin Ă  utiliser la saturation, le clipping et le gain staging comme des outils de production Ă  part entiĂšre.

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